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Humeur (Mireille Imbert-Quaretta)

La fraternité, l’oubliée de la République

Il y a des mots qui brillent comme des étoiles filantes dans le ciel des idées : on les aperçoit, on les admire, puis on les oublie. Fraternité est de ceux-là. Or, en 2018, le Conseil constitutionnel lui a enfin reconnu une place parmi les principes fondateurs de notre République, aux côtés de la liberté et de l’égalité. Mais que pèse ce troisième terme de notre devise face à l’éclat des deux premiers ?

La fraternité n’est pas une valeur discrète. Elle est l’âme de la solidarité, ce lien invisible qui nous unit les uns aux autres par-delà nos différences. Cependant, on la relègue souvent au rang de slogan, d’une formule creuse répétée sans en saisir la profondeur. Alors que la liberté et l’égalité alimentent les passions et les polémiques, la fraternité, elle, se tait. Pourquoi ? Parce qu’elle n’est ni un droit à revendiquer ni une injustice à combattre. Juste un devoir.

Mais, que serait une République sans fraternité ? Un édifice sans ciment, une machine administrative sans cœur. Liberté nous libère, égalité nous protège, mais fraternité nous rassemble. Elle est ce fil rouge qui relie chaque citoyen à la collectivité, ce rappel que notre humanité ne s’épanouit pleinement que dans le souci de l’autre.

Un héritage révolutionnaire malmené

La fraternité n’est pas une invention récente. Elle est née dans le feu de la Révolution française, en 1793, comme troisième pilier d’une devise qui devait sceller l’unité d’une nation en quête de sens. Mais contrairement à la liberté, droit individuel par excellence, ou à l’égalité, base de justice sociale, la fraternité est une exigence morale.

Longtemps, les juristes et les politiques l’ont ignorée, comme si elle n’était qu’un ornement, une touche d’idéalisme dans un monde gouverné par le droit et l’intérêt. Pourtant, elle est partout : dans la sécurité sociale, qui protège les plus fragiles ; dans l’éducation gratuite, qui offre à chacun les mêmes chances ; dans l’accueil des migrants, qui rappelle que la valeur humaine n’a pas de frontières.

La décision historique du Conseil constitutionnel en 2018 a marqué un tournant. Pour la première fois, la fraternité était reconnue comme un objectif de valeur constitutionnelle, au même titre que ses sœurs. L’État se voyait désormais dans l’obligation de garantir la dignité de toute personne, y compris celle des étrangers en situation de détresse. Une avancée majeure, trop souvent méconnue. Parce que la fraternité dérange. Elle ne se contente pas de dire « tu as des droits » ; elle murmure « tu as des devoirs ». Et dans une société obsédée par les droits, où l’on préfère brandir ses privilèges plutôt que tendre la main, les devoirs sont peu en vogue et ce murmure importune.

Les menaces qui pèsent sur l’idéal fraternel.

Or, cet héritage, aussi noble soit-il, est aujourd’hui menacé. La montée des populismes et des discours de haine fragmente la société et instille le poison des divisions. On ne se parle plus : on s’affronte. La fraternité, qui suppose l’acceptation de l’autre dans sa différence, se heurte à un repli identitaire qui voit en autrui une menace plutôt qu’un frère.

La crise de confiance dans les institutions est un autre fléau. Comment croire à cet esprit d’entraide quand on doute de ceux qui devraient l’incarner ? Quand les élites semblent plus préoccupées par leurs prérogatives que par le bien commun, quand les promesses politiques se heurtent à la réalité des inégalités, la fraternité devient un mot vidé de son sens.

De même l’individualisme économique et social triomphant mine les fondements premiers de la fraternité. Dans une société où l’on valorise avant tout la réussite personnelle, où l’on célèbre l’autonomie au détriment de la solidarité, la fraternité passe pour une naïveté, voire une faiblesse.

Enfin, la fraternité peut être détournée. Le communautarisme la transforme en une entraide exclusive, réservée à ceux qui partagent les mêmes origines, les mêmes croyances. L’assistanat en fait une relation passive sans que jamais ne s’établisse un véritable lien d’égalité.

Pourtant la fraternité n’est ni une charité condescendante ni une alliance entre semblables. Elle est un engagement actif, une responsabilité partagée. Elle exige que chacun, à son échelle, contribue à bâtir une société plus juste.

Redonner vie à la fraternité

Ecoutons la : « « Je suis la fraternité. On m’a écrit sur les frontons des mairies, mais on m’a oubliée dans les cœurs. Je ne suis ni une loi, ni un droit. Juste un souffle. Celui qui pousse un inconnu à sauver un enfant de la noyade, une infirmière à travailler 16 heures de suite, un paysan à partager ses récoltes. Sans moi, la liberté n’est qu’un cri dans le vide, l’égalité, un leurre. »

La fraternité n’est pas une utopie. Elle est une nécessité, surtout dans un monde marqué par les crises sociales, écologiques, sanitaires. Elle ne se décrète pas : elle se vit. Elle nous rappelle que nous sommes interdépendants, que la société ne fonctionne que si chacun y contribue, que l’engagement pour autrui est un devoir aussi noble que la défense de nos droits. Elle ne doit plus être un simple vœu pieux. Elle doit devenir un principe directeur, intégré dans les lois, les budgets, les programmes éducatifs, le fil rouge pour des politiques publiques ambitieuses que doivent porter, pour le bien de tous, les femmes et les hommes politiques responsables.

Eldorado (roman)

Parce qu’il n’y a pas de frontière que l’espérance ne puisse franchir, Laurent Gaudé fait résonner la voix de ceux qui, au prix de leurs illusions, leur identité et parfois leur vie, osent se mettre en chemin pour s’inventer une terre promise.

Romancier et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé a reçu en 2004 le prix Goncourt pour son roman Le Soleil des Scorta. Son œuvre est traduite dans le monde entier.

Poème nomade

Nomade

n’est pas en cavale.

N’est pas le fruit du hasard

sa balade.

S’apprête à alléger

la caravanne de ses pensées.

Tout en audace

prend sa besace

part à la recherche d’une eau vive.

S’aventurant dans une constellation interieure

myriades d’étincelles,

marche.

 

Il va

allant-devenant,

au bord d’horizons jonchés de danses lointaines.

Creuse son sillon

dans la terre grasse et humide

qui l’emmènera là

où puiser à la source.

 

Fontaines bouillaunnantes

sentir gronder le roulis

au creux de soi

d’un souffle de vie.

 

Continuellement nourri

de son rêve inassouvi

souliers éculés,

Il arpente les montagnes

à la découverte de son étincelle

divine.

 

Dans l’impermanence

se découvre la vie en partance. 

Dominique Favre Juin 2012

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